
Isolement et éloignement : les aînés du Nord-du-Québec face à l’impasse de l’hébergement

La Table de concertation des aînés du Nord-du-Québec (TCANDQ) interpelle une fois de plus le gouvernement du Québec afin qu’il agisse concrètement. Dans une lettre transmise à la ministre de la Santé, Sonia Bélanger, le directeur général de l’organisme, Luc Néron, déplore l’impasse persistante entourant l’hébergement des aînés dans les communautés nordiques isolées.
Un modèle d’affaires mal adapté au contexte nordique
Pour Luc Néron, l’échec du projet de Matagami ne se limite pas à un simple obstacle administratif. Il révèle plutôt un problème de fond qui touche l’ensemble des petites localités nordiques. Selon lui, « un modèle d’affaires de 16 logements dans une communauté peu peuplée, où le nombre d’aînés est limité, c’est peu viable. C’est difficile de trouver des promoteurs pour opérer ce type de résidence. »
Malgré l’engagement des élus municipaux, les défis financiers et opérationnels sont demeurés insurmontables. Le modèle québécois, qui repose largement sur l’initiative privée pour les résidences pour aînés (RPA), montre ses limites dans ces territoires éloignés, où la rentabilité est pratiquement inexistante.
Une détresse bien réelle chez les aînés
Afin de mieux cerner les besoins, la TCANDQ a effectué une tournée régionale en partenariat avec divers organismes, dont l’Administration régionale Baie-James (ARBJ). Les échanges avec les citoyens ont mis en évidence une détresse marquée chez les aînés. « Ils ne voient pas de solution si leur état ne leur permet plus de rester chez eux. Pour eux, c’est clair qu’ils devraient quitter leur ville, leur région. Ça leur cause beaucoup de peine et d’anxiété. »
L’absence de solutions locales entraîne souvent un déracinement complet, synonyme d’éloignement familial, de perte du réseau social et de rupture avec les habitudes de vie. Pour plusieurs, cette réalité est vécue comme un véritable exil imposé.
À Lebel-sur-Quévillon, une municipalité de 2 091 habitants comptant environ 450 aînés, la situation s’est détériorée avec la perte de l’accréditation de ressource intermédiaire (RI) de l’organisme L’Étoile filante, ce qui a entraîné la disparition de neuf places potentielles. La localité ne dispose désormais que de onze places en RPA accréditée et de cinq places en CHSLD, alors que deux personnes sont déjà en attente de soins de courte durée. L’absence de services d’économie sociale pour soutenir les soins à domicile offerts par le Centre régional de santé et de services sociaux (CRSSS) de la Baie-James accentue encore davantage la vulnérabilité des aînés.
À Matagami, qui compte 1 410 habitants dont 240 aînés, le portrait est tout aussi préoccupant. Une résidence de 16 logements construite en 2015 n’a jamais fonctionné à pleine capacité : seulement deux logements sont actuellement occupés, et l’immeuble est maintenant mis en vente par la Société d’habitation du Québec. La municipalité ne dispose d’aucune place en RPA ni en RI, seulement de quatre places en CHSLD, tandis que cinq personnes attendent des soins de courte durée. Pourtant, les projections démographiques indiquent une augmentation de 13 % du nombre d’aînés d’ici 2041.
Ces données confirment que l’offre de logements adaptés demeure largement insuffisante dans ces communautés, ce qui entre en contradiction directe avec l’axe 9 du plan gouvernemental «La fierté de vieillir», lequel vise à faciliter l’accès à un logement permettant de vieillir à domicile.
Des freins économiques et organisationnels persistants
Les acteurs locaux s’accordent sur les causes profondes de cette crise. Les promoteurs privés estiment qu’un modèle de petite envergure n’est pas rentable dans des communautés aussi peu peuplées. Les élus dénoncent un modèle d’affaires mal adapté, incapable de répondre aux enjeux liés au recrutement et à la rétention de personnel qualifié. Dans ce contexte, la gestion privée ou communautaire devient pratiquement irréalisable. Sur le plan humain, cette absence de solutions engendre un stress considérable chez les aînés, fortement enracinés dans leur territoire.
Dans sa lettre, Luc Néron demande que le ministère de la Santé assume directement la gestion des ressources d’hébergement dans les milieux isolés. Il soutient qu’une gouvernance centralisée serait mieux adaptée que les modèles municipaux, communautaires ou privés. « Ce n’est pas ou peu rentable pour les promoteurs privés », rappelle-t-il. « Même le réseau de la santé a de la difficulté à combler les besoins en personnel. Alors imaginez pour un opérateur privé. » Selon la TCANDQ, une implication directe de l’État permettrait d’assurer un financement stable, de garantir l’accès aux services essentiels et de rétablir une forme d’équité entre les régions.
Malgré les alertes répétées au fil des ans, peu de changements concrets ont été observés. Questionné sur cette inertie, Luc Néron demeure prudent : « Je n’ai pas nécessairement de réponse. Le modèle actuel repose sur le privé ou les organismes. Mais ça ne fonctionne pas ici. Ce n’est pas viable. » Il souligne que même des organismes bien établis, comme L’Étoile filante, ont dû se retirer de certaines opérations.
Une recommandation clé : garantir le droit de vieillir dans sa communauté
Appuyée par les élus et les acteurs du milieu, la TCANDQ réclame que le ministère de la Santé prenne en charge la gestion ainsi que la prestation des soins et services nécessaires dans des ressources adaptées à Lebel-sur-Quévillon et à Matagami. L’objectif étant de permettre aux aînés de vieillir chez eux, dans leur communauté, avec dignité, sans que leur avenir dépende de la rentabilité d’intérêts privés.




