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Immigration : Chibougamau en quête d’un nouvel équilibre face au déclin démographique

Nicolas Fivel
Face aux nombreux enjeux, la mairesse demande une meilleure adaptation des politiques gouvernementales afin de favoriser l’établissement durable de nouveaux arrivants.
Publié le 1 mars 2026 par Nicolas FivelHôtel de Ville de Chibougamau / Photo : Nicolas Fivel

On évoque souvent la Baie-James comme un territoire riche en ressources minières, forestières et industrielles. Pourtant, derrière cette image de puissance économique, une réalité plus fragile s’impose : celle d’un déclin démographique. À Chibougamau, la vitalité communautaire repose désormais largement sur l’immigration et l’attraction de nouvelles familles, dans un contexte marqué par l’exode étudiant et le phénomène du navettage.

Pour faire le point sur cet enjeu stratégique, l’Aurore Info s’est entretenu avec Nichèle Compartino, mairesse de Chibougamau et présidente de l’Administration régionale Baie-James (ARBJ). Son constat est clair : sans un apport migratoire soutenu et mieux structuré, la stabilisation démographique demeure incertaine dans ce « poumon économique » d’Eeyou Istchee Baie-James.

L’immigration comme outil de stabilisation

Pour Mme Compartino, l’immigration s’inscrit parmi les leviers incontournables permettant d’inverser la tendance démographique. Il ne s’agit pas uniquement de recruter des travailleurs temporaires, mais bien d’encourager l’établissement durable de nouvelles familles, qu’elles proviennent de l’étranger ou d’autres régions.

« Assurément que l’immigration est un des outils qui sont à notre disposition pour tenter de renverser le déclin démographique et s’assurer de stabiliser dans un premier temps, puis le faire remonter. (...) L’expérience nous a démontré que tenter d’aller séduire d’autres Québécois, pour venir habiter à la Baie-James, c’était plus difficile de les faire rester à long terme », avance la présidente.

Selon l’élue, les personnes issues de l’immigration internationale ont tendance à s’enraciner plus solidement que celles arrivant d’autres régions du Québec. Par conséquent, elles participent activement au marché du travail, mais aussi à la vie communautaire, scolaire et associative.

« Quand les immigrants choisissent de venir s’installer dans la Baie-James, il reste beaucoup plus longtemps que les nouveaux arrivants issus d’une autre région du Québec », poursuit-elle.

Miser sur la jeunesse et la formation locale

Or, attirer ne suffit pas. La rétention représente un autre défi majeur. La région cherche à limiter l’exode des jeunes qui quittent pour achever leurs études ailleurs au Québec, alimentant ainsi le déclin démographique. La municipalité souhaite donc bonifier l’offre de formation disponible localement, en collaborant avec des institutions de renom.

« À cet égard-là, ce qu’on souhaite faire au cours des prochaines années, c’est tenter de bonifier l’offre de service en éducation, qui est déjà disponible sur le territoire. Ça va vouloir dire travailler en collaboration avec les institutions comme le Centre d’études collégiales à Chibougamau, le Centre de formation professionnelle (CFP) de la Baie-James, l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), qui dispose d’un point de service à Chibougamau », précise Mme Compartino.

La francisation joue également un rôle central dans ce « passage obligatoire du parcours migratoire ». La maîtrise du français facilite l’accès à l’emploi, aux services publics et à la participation citoyenne, consolidant l’ancrage pour ces nouveaux arrivants.

Vers une régionalisation plus adaptée ?

Au-delà des initiatives locales, la présidente de l’ARBJ et mairesse de Chibougamau plaide pour une régionalisation accrue de l’immigration. Selon elle, les politiques actuelles manquent parfois de souplesse dans la prise en compte des réalités propres à la région nordique.

« Le gouvernement ne tient pas en compte les besoins précis de chacune des régions du Québec. Bien sûr, dans quelques régions du Québec, il y a du déclin démographique. C’est sûr et certain que l’on n’est pas la seule région à se tourner vers l’immigration (…) Ce qu’on souhaiterait, c’est que le gouvernement ait une écoute attentive, puisse être capable d’adapter ses politiques d’immigration en fonction des besoins qui sont documentés dans chacune des régions », déplore Nichèle Compartino.

À la Baie-James, les besoins sont multiples : maintien des services publics, personnel pour les commerces de proximité et main-d’œuvre industrielle spécialisée. L’objectif est « de mieux arrimer l’afflux d’immigrants et de nouveaux arrivants aux besoins de nos entreprises », insiste-t-elle.

Nichèle Compartino, mairesse de ChibougamauPhoto : portrait officiel de Nichèle CompartinoNichèle Compartino, mairesse de Chibougamau

Chibougamau : poumon économique régional

Notons que Chibougamau concentre une part importante de l’activité économique régionale. L’entreprise Chantiers Chibougamau, l’un des plus grands employeurs locaux, illustre cette dépendance à la main-d’œuvre immigrante.

« J’ai le poumon économique de la région qui est dans la municipalité. Bien sûr, je fais référence à Chantiers Chibougamau, qui est présent et bien implanté à Chibougamau – qui est un de mes plus gros employeurs – qui dépend de la main-d’œuvre immigrante : 1/3 de sa main-d’œuvre est issue de l’immigration, mais Chantiers Chibougamau est également présent dans trois des quatre municipalités de la Baie-James », se satisfait la mairesse de Chibougamau.

Le secteur de la santé repose lui aussi précisément sur ces travailleurs. « Si vous fréquentez le centre de santé, ce que je ne souhaite à personne, il est devenu bien visible que l’immigration est absolument essentielle pour faire rouler notre service », mentionne-t-elle.

Le navettage, entre efficacité technique et effritement social

À ces enjeux s’ajoute le phénomène du navettage (fly-in fly-out), qui fragilise la cohésion sociale. Une proportion significative des travailleurs présents sur le territoire n’y réside pas en permanence.

« Un travailleur sur quatre à la Baie-James est un navetteur, c’est-à-dire qu’il travaille sur le territoire, mais n’habite pas les villes jamésiennes. Bien sûr, c’est une situation qui m’inquiète. Toutefois, elle est incontournable (...) et je pense que c’est une vue de l’esprit de penser qu’on va l’arrêter », reconnaît Mme Compartino.

Si ce modèle répond à certaines réalités industrielles, il freine néanmoins l’essor démographique et la consolidation du tissu social. Désormais, l’enjeu consiste à atténuer ses impacts, tout en favorisant un sentiment d’appartenance et en encourageant l’établissement permanent.

L’immigration comme condition au maintien de services

Pour Nichèle Compartino, la question migratoire dépasse largement les frontières municipales. Compte tenu du rôle stratégique de la Baie-James dans l’économie québécoise — en particulier dû à ses ressources naturelles — elle estime que Québec doit adapter davantage ses politiques aux réalités nordiques.

À Chibougamau, l’immigration est à la fois un outil démographique précieux, mais elle constitue également une condition essentielle au maintien des services, à la vitalité des commerces et à la pérennité d’une communauté éloignée des grands centres.