
Réforme forestière : des mesures qui réduisent les coûts, mais la stabilité reste à confirmer selon Chantiers Chibougamau

Alors que l’industrie forestière traverse des périodes d’incertitudes, le gouvernement du Québec tente de redonner de l’oxygène à un secteur fragilisé par la hausse rapide des coûts, la raréfaction de la ressource et l’instabilité des marchés. En Baie-James, où la transformation du bois demeure un moteur économique majeur, les annonces de Québec sont analysées avec beaucoup d’attention par les acteurs du milieu.
Pour Chantiers Chibougamau, entreprise importante de la filière forestière dans le Nord, les changements proposés par le gouvernement, notamment l’abolition de la rente annuelle, la fin des enchères obligatoires et une révision du système de tarification représentent un virage attendu depuis plusieurs années. Reste toutefois à voir si ces ajustements seront suffisants pour stabiliser les opérations dans un contexte où les coûts d’approvisionnement continuent de grimper.
Contrairement à certaines perceptions qui ont circulé, la redevance forestière n’est pas éliminée. Ce qui disparaît plutôt, explique le vice-président aux Affaires corporatives de Chantiers Chibougamau, Frédéric Verreault, c’est la rente annuelle que les entreprises devaient payer simplement pour avoir accès à leur bois. Il compare ce mécanisme à une « carte Costco » que les entreprises devaient acheter avant même de pouvoir se procurer la ressource :
« On payait quelques millions de dollars au début de l’année pour accéder à notre propre garantie d’approvisionnement. Ça n’existait nulle part ailleurs sur la planète. »
Selon lui, cette rente, combinée au système d’enchères imposé pour une partie des volumes de bois, contribuait à faire grimper artificiellement les prix. Pour illustrer la logique du système, il évoque une comparaison simple : une famille qui aurait besoin de quatre pintes de lait par semaine, mais à qui on n’en réserverait que trois. Pour la quatrième, elle devrait participer à une enchère, et si elle paie plus cher, ce prix devient ensuite la nouvelle référence. D’une année à l’autre, ce mécanisme finit par tirer les coûts vers le haut. Cette dynamique a particulièrement pénalisé les usines du Nord, déjà confrontées à des réalités logistiques plus complexes et à des distances beaucoup plus importantes pour l’approvisionnement en matière première.
Pour M. Verreault : « Les mesures annoncées par le ministre des Ressources naturelles et des Forêts Jean-François Simard représentent donc une correction nécessaire d’un système jugé défaillant depuis longtemps.» Il rappelle d’ailleurs que ces changements auraient pu être apportés bien plus tôt, affirmant que le modèle actuel ne fonctionnait plus et que l’industrie réclamait des ajustements depuis plusieurs années.
Ces annonces surviennent après une rencontre tenue à la fin de l’automne entre le premier ministre François Legault, plusieurs ministres et cinq entreprises du secteur forestier. Lors de cette discussion, les dirigeants de l’industrie ont présenté les problèmes du modèle québécois, souvent comparé à celui de l’Ontario, considéré par plusieurs comme plus stable et plus prévisible pour les entreprises.
Le nouveau cadre prévoit également l’instauration d’un taux minimal destiné à financer l’aménagement forestier. Certains observateurs craignent que cette approche ne reflète pas adéquatement les réalités du Nord, où les coûts d’exploitation sont généralement plus élevés. Frédéric Verreault se montre toutefois rassurant, expliquant que les coûts liés à la forêt ne suivent pas simplement des frontières administratives et qu’il est logique que la planification se fasse à l’échelle du Québec.
Il rappelle aussi que les besoins en régénération forestière varient énormément selon les territoires, en fonction des types de sols, de la capacité de repousse naturelle ou encore de l’historique des feux de forêt. Se limiter à des découpages régionaux rigides peut même devenir contre-productif. Il souligne par ailleurs que « la contribution économique de l’industrie forestière dépasse largement les seules redevances versées à l’État » , évoquant surtout les salaires, les investissements et les impôts générés par les entreprises dans les bonnes années.
Malgré ces avancées, certaines zones d’ombre persistent. La question de la réattribution annuelle des volumes de bois demeure notamment incertaine. «Pour l’instant, la formule n’a pas encore été définie, ce qui empêche les entreprises d’évaluer précisément les impacts sur leur développement futur. » Pour une organisation comme Chantiers Chibougamau, qui mise sur la croissance et l’amélioration continue de ses installations, cette incertitude représente un enjeu important.
Au-delà des règles administratives, la question des coûts reste centrale. M. Verreault souligne que l’écart de compétitivité avec certaines régions voisines demeure préoccupant. Il donne l’exemple d’un produit vendu 500 $, dont la matière première peut coûter entre 380 et 400 $ à Matagami, alors qu’elle se situe plutôt autour de 320 $ en Ontario. « On vend le même produit au même prix, mais il nous coûte 80 $ de plus à produire avant même d’avoir payé une minute d’électricité ou un seul salaire. » Dans ces conditions, explique-t-il, il devient difficile pour les entreprises québécoises de rivaliser avec leurs concurrentes. Les ajustements annoncés par Québec devraient néanmoins contribuer à réduire cet écart et permettre aux usines de demeurer actives dans le marché.
Les retombées de ces mesures dépassent largement les murs des usines. Toute la chaîne forestière régionale est concernée, des entrepreneurs spécialisés dans la construction de chemins forestiers aux transporteurs de bois, en passant par les sous-traitants et les installations industrielles interconnectées comme celles de Matagami et de Lebel-sur-Quévillon. La stabilité du système influence directement la continuité des contrats, des investissements et des emplois dans l’ensemble de cet écosystème.
Malgré tout, l’optimisme reste mesuré. Frédéric Verreault utilise une image pour décrire la situation : « On avait un éléphant à manger pour réduire l’écart de coûts avec l’Ontario. » Les changements annoncés représentent déjà quelques bonnes bouchées de cet éléphant, mais ils ne régleront pas tous les problèmes du jour au lendemain. Il estime que ces mesures auront un effet concret et qu’elles vont améliorer la situation, tout en rappelant que le chantier de modernisation du système forestier québécois est loin d’être terminé. Le Québec possède, selon lui, tous les atouts pour devenir l’une des juridictions forestières les plus dynamiques et ambitieuses au monde, mais cela exigera plus que quelques correctifs ponctuels.




