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Maud Maloney Watt : femme du Nord et mère des castors

Hind Dekkar
Maud Maloney Watt, 1938
Publié le 9 septembre 2026 par Hind DekkarMaud Maloney Watt, 1938 / Photo : Archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson


Maud Maloney voit le jour en 1894 en Gaspésie, fille d’un immigrant Irlandais et d’une mère Canadienne-Française. Elle grandit à Mingan sur la Côte-Nord, dans une famille nombreuse et à cheval entre les deux cultures. À 14 ans elle fait la rencontre d’un jeune Écossais, James (Jim) Watt, employé de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH). C’est le coup de foudre. Pendant 6 ans ils continuent de s’écrire alors que Jim travaille dans divers postes de la CBH de la Côte-Nord. En 1915, on annonce à Jim qu’il est muté au poste Fort Chimo (Kuujjuak). Maud a alors 21 ans. Ils s’épousent le 15 juin 1915 et pour voyage de noce, ils s’embarquent sur un brise-glace qui les mènera à la Baie d’Ungava.

Pendant 3 ans, le couple tient le poste isolé au milieu de la toundra. Ils y sont ravitaillés une fois l’an. Maud y côtoie les femmes inuites, apprend la pêche sur la glace et apprivoise la vie dans la toundra. À l’été 1917, le ravitaillement ne vient pas. La guerre qui ravage alors l’Europe perturbe le trafic maritime. Les Watt passent l’hiver sur leurs dernières réserves. Au printemps ils craignent que le ravitaillement ne vienne pas. Ils décident alors de regagner la Côte-Nord, par leurs propres moyens.

En avril 1918, Maud et James Watt quittent Fort Chimo avec un attelage de 3 chiens. Le voyage de plus de 2000 km est très risqué. Grâce aux guides et aux familles Innus qui se succèdent tout au long de leur route et qui connaissent le territoire comme personne, les Watt parviennent à atteindre la Côte Nord en juin 1918.

Ils reprennent le cours de leurs vies, et Jim, toujours à l’emploie de la CBH, est muté en 1920 au poste de Rupert House (Waskaganish) à l’embouchure de la Rivière Rupert. L’endroit n’a alors rien à voir avec l’isolement de l’Ungava. Rupert House bouillonne d’activité et est très fréquenté. La traite des fourrures a déjà grandement modifié le mode de vie des Cris de la Baie-James. Plusieurs d’entre eux habitent et œuvrent au poste de traite. La trappe pour la CBH et l’échange de denrées y a remplacé la chasse traditionnelle. Chaque année, des brigades de canots en provenance des communautés de Waswanipi, Nemiscau, Mistissini, rejoignent le poste, chargés de centaines de kilos de fourrures à échanger, puis repartent vers l’intérieur des terres, chargés de ravitaillement.

À la fin des années 1920 toutefois, la famine menace les Cris. L’environnement a changé. L’ouverture de l’Abitibi à la colonisation, la multiplication des activités de prospection au sud, de même que l’implantation d’une autre compagnie de traite des fourrures – Révillon Frères – et la trappe intensive, affectent la faune. Le caribou se raréfie. Le castor, très en demande, frôle l’extinction. Il y a plus d’une génération que les Cris ne vivent plus à la manière de leurs ancêtres et le mode de vie de trappeur n’est pas celui du chasseur. Plusieurs familles dépendent des denrées échangées à la CBH contre des fourrures.

Groupe avec un canot de la CBH à Waskaganish (Rupert House), vers 1921Photo : Musée McCordGroupe avec un canot de la CBH à Waskaganish (Rupert House), vers 1921

Les Watt sont sensibles au drame qui se déroule sous leurs yeux et font ce qu’ils peuvent pour aider les membres de la communauté alors que la politique de la CBH est le « laisser-faire » : pas de peaux, pas de denrées. Ils considèrent que la solution à long terme serait la protection du castor. Jim se rend à Winnipeg pour tenter de convaincre la CBH de créer une aire protégée pour le castor, en vain. Les Watt de tournent alors vers le gouvernement provincial. Bien que le Nord du Québec ait été rattaché à la province en 1912*, le gouvernement provincial intervient peu sur ce qu’il se passe au Nord. La CBH y fait toujours office de « gouvernement parallèle ».

À l’hiver 1930, Maud, qui parle français, ses enfants de 3 et 6 ans ainsi que 2 guides Cris, entreprennent une expédition de près de 300 km en raquette et en attelage de chiens. L’objectif : rallier Cochrane en Ontario, y prendre le train jusqu’à Québec et convaincre le gouvernement de

l’importance de la protection du castor. Il faut croire que Maud s’est montrée convaincante : elle revient au Nord avec un concession de plus de 18 000 km dédiés à la protection du castor.

Tout n’est pas gagné et le projet d’aire protégé est difficile à tenir. Les Cris connaissent des années extrêmement difficiles et demeurent vulnérables face aux politiques sans concession de la CBH. Au cours de ces années plusieurs travaillent à titre de garde-chasse et cette collaboration porte fruit : la population de castor augmente au fil des ans et la trappe reprend. La CBH admet même l’utilité de la mesure et prend le relais. Elle va jusqu’à implanter des systèmes de protection similaire tout autour de la baie James.

James « Jim » Watt s’éteint en 1944. Maud, veuve demeure encore plusieurs années à Rupert House et reçoit le surnom de mère des castors. En 1952, le gouvernement provincial la nomme garde-chasse. Elle devient alors la première femme au Québec à exercer ce métier. Elle quitte la communauté à 73 ans pour se rapprocher de ses enfants. Maud Maloney Watt s’éteint à Ottawa en 1987. Elle est aujourd’hui inhumée à Waskaganish.

* Avant 1912, le territoire au nord du 49e parallèle n’était pas inclut dans la province de Québec. Il faisait parti des Territoires-du-Nord-Ouest (anciennement Terre de Rupert).

**En 1986, Rupert House est officiellement renommé avec son nom cri, Waskaganish.

— Par Marie-Claude Duchesne, Directrice et Archiviste à la Société d’histoire de la Baie-James