
Pourquoi le Nord-du-Québec perd-il 16 % de ses effectifs professionnels en moins de deux ans ?

La restructuration des effectifs dans la fonction publique québécoise ne frappe pas partout de la même façon. Selon les plus récentes données du Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), le Nord-du-Québec a perdu 16 % de ses effectifs professionnels depuis la fin de 2024, soit 12 postes spécialisés en moins sur le territoire.
C'est trois fois plus que la moyenne provinciale, établie à 5 %. Cette baisse s'inscrit dans un mouvement plus large. En effet, 1 792 postes ont été supprimés dans la province, sous l'effet combiné du gel d'embauche et des réorganisations budgétaires. D'autres régions périphériques encaissent aussi le choc de manière disproportionnée. La Côte-Nord recule de 11 %, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine de 8,7 % et l'Abitibi-Témiscamingue de 8,4 %.
« Seize pour cent de postes professionnels dans la fonction publique perdus en moins de deux ans sur le territoire du Nord-du-Québec, c'est beaucoup. C'est la région la plus touchée », explique Sophie Ferguson, vice-présidente du SPGQ.
Une expertise scientifique et technique fragilisée
Les coupes touchent des secteurs névralgiques pour le développement et la protection du Nord québécois. Les postes abolis sont surtout ceux de biologistes, de spécialistes en sciences physiques, d'ingénieurs forestiers, d'agents de recherche et de planification socio-économique, ainsi que d'informaticiens. Autant d'expertises scientifiques et administratives qui manquent désormais à la prestation des services gouvernementaux décentralisés. Un sondage mené auprès des membres du syndicat indique que 60 % des répondants constatent un allongement des délais de traitement, et près de 20 % signalent des ruptures de service ou l'abandon pur et simple de certains dossiers.
Deux causes expliquent la situation. D'abord, les coupes majeures annoncées par le gouvernement ne tiennent pas toujours compte des besoins propres aux régions. Ensuite, le resserrement des règles sur le travail à distance pèse lourd en milieu éloigné. L'obligation d'être plus souvent au bureau impose de longs déplacements aux employés régionaux, tandis que les demandes d'accommodement d'horaire sont de moins en moins acceptées par la direction. Gérer ces exigences de présence devient si complexe que les gestionnaires affichent de plus en plus de postes réservés aux grands centres, comme Québec et Montréal, ce qui freine les efforts de régionalisation de la fonction publique.
« Ce qu'on voudrait demander au gouvernement, c'est de prendre de bonnes décisions de gestion : embaucher les meilleurs talents pour rendre les services aux Québécois, peu importe où ils se trouvent. Il y a des professionnels qualifiés en région. »
À l'approche des élections, le syndicat interpelle les partis pour qu'ils s'engagent à préserver l'accès aux emplois qualifiés en région. Il réclame aussi que les politiques de travail à distance demeurent flexibles, afin que les compétences régionales continuent de contribuer à l'administration publique.
« Nous aimerions bien sûr des garanties sur le maintien du télétravail. Ça a prouvé son efficacité, et ça a prouvé que ça offrait justement une diversification d'emplois à travers le Québec. »
L'érosion rapide des effectifs professionnels de l'État dans le Nord-du-Québec met en lumière le risque d'un recentrage institutionnel vers les métropoles, au détriment de l'équité territoriale. En pénalisant le recrutement en région par des politiques de présence rigides, le gouvernement affaiblit l'expertise locale dont dépendent le développement des ressources et l'administration des services publics nordiques. Maintenir un État fort et accessible partout au Québec dépendra de la capacité des futurs décideurs à concilier gestion des effectifs et flexibilité organisationnelle réelle.




