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Chantiers Chibougamau allie décarbonation et compétitivité sur le marché mondial de la pâte Kraft

Hind Dekkar
Intérieur de Nordic Kraft de Chantiers Chibougamau
Publié le 15 octobre 2026 par Hind DekkarInstallations de Nordic Kraft propriété de chantiers Chibougamau, à Lebel-sur-Quévillon / Photo : Chantiers Chibougamau


L'usine de pâte Nordic Kraft, propriété de Chantiers Chibougamau, a complété une conversion énergétique majeure entamée en 2021. Alors que le four à chaux, la chaudière de récupération et la chaudière aux écorces brûlaient jusqu'alors du mazout lourd, ils fonctionnent désormais au gaz naturel liquéfié (GNL). L'entreprise prévoit ainsi réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d'environ 26 000 tonnes par année et ses émissions de particules fines de 90 % à 99 %.

Cette transformation répond à une logique de transition pragmatique, dictée par la géographie et la structure industrielle du Nord-du-Québec, où le compromis environnemental croise les exigences de la compétitivité mondiale.

La contrainte géographique et la réalité du marché

Au Québec, le secteur industriel compte pour près de 31 % des émissions globales de GES, soit environ 24,5 millions de tonnes. Le sous-secteur des pâtes et papiers y contribue pour environ 1,4 million de tonnes, tandis qu'à l'échelle canadienne, cette industrie génère près de 7,6 mégatonnes.

Bien que le gaz naturel demeure une énergie fossile, son adoption représente un gain net par rapport au mazout lourd, l'un des combustibles les plus polluants de l'industrie. Dans une région comme la Baie-James, où le réseau provincial de conduites gazométriques ne couvre pas entièrement le territoire, l'approvisionnement exige une logistique complexe, à savoir liquéfaction dans le sud de la province, transport par camion-citerne jusqu'à Lebel-sur-Quévillon, puis regazéification sur le site.

Pour Frédéric Verreault, vice-président aux Affaires corporatives chez Chantiers Chibougamau, les alternatives entièrement renouvelables telles que le gaz naturel renouvelable (GNR) de proximité ou l'hydrogène vert, ne sont pas viables à court ou moyen terme. Il n'existe pas de gisements organiques locaux exploitables, et les coûts de production demeurent prohibitifs dans un marché hautement concurrentiel :

« Les sources d'énergie émergentes qui ont énormément de mérite sur le plan environnemental coûtent excessivement cher en comparaison avec la compétitivité du gaz naturel. Le défi est de trouver un juste équilibre entre l'amélioration de la performance environnementale et le maintien d'une compétitivité. »

La pâte Kraft produite en Jamésie est commercialisée sur un marché mondial normé où les prix sont fixés à l'échelle internationale. Par conséquent, l'entreprise peut difficilement répercuter des coûts énergétiques additionnels sur ses acheteurs.

Le projet, évalué à une trentaine de millions de dollars, a reçu un appui financier du gouvernement du Québec couvrant près de 75 % des coûts globaux, notamment par l'entremise des programmes de décarbonation industrielle du ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP). Selon la direction, ce soutien public a agi comme un catalyseur dans un contexte économique marqué par la hausse des coûts de production.

L'effet écologique se mesure concrètement à l'échelle régionale. D'après les données d'Environnement et Changement climatique Canada, retirer 26 000 tonnes de CO₂, équivaut aux émissions annuelles moyennes de 5 600 véhicules de promenade. Frédéric Verreault met ce chiffre en perspective :

« Vingt-six mille tonnes, ça équivaut à 5 600 voitures qu'on retire des routes. Il n'y a pas 5 600 voitures dans les communautés jamesiennes. Donc c'est comme si d'un coup, il n'y a plus un Jamésien qui avait un véhicule pour se déplacer [...]. »

Outre le volet environnemental, cette transition offre à l'usine une meilleure prévisibilité financière. La structure d'approvisionnement nord-américaine du gaz naturel protège Nordic Kraft contre la volatilité accrue des cours mondiaux du pétrole et de ses dérivés.

Économie circulaire et perspective de filière

Les activités de sciage et de transformation du bois de Chantiers Chibougamau valorisent déjà leurs propres résidus de coupe sous forme de combustible carboneutre pour le séchage du bois. En revanche, la fabrication de pâte Kraft exige une combustion à flamme vive et à très haute température. Le recours aux hydrocarbures demeure donc techniquement inévitable pour décomposer la fibre de bois.

La direction rappelle néanmoins que le bilan environnemental d'une industrie s'évalue également à l'usage final du produit. La fibre cellulosique remplace peu à peu les plastiques à usage unique dans la fabrication d'emballages alimentaires biodégradables ou compostables.

« C’est une mission sans cesse renouvelée que d’améliorer le bilan environnemental de nos activités, et nous en avons pleinement conscience. Nous abordons cette responsabilité avec une grande lucidité, conscients du défi permanent que représente la réduction de l’empreinte écologique liée à nos opérations. »

L'initiative de Lebel-sur-Quévillon illustre les arbitrages auxquels font face les grands donneurs d'ordres industriels du Nord-du-Québec, notamment la conciliation entre l’urgence de la décarbonation, l’isolement des infrastructures et la nécessité de maintenir des opérations viables et compétitives sur la scène internationale.